Réponse à l’édito de François Sapy, directeur de publication de La Tribune de Lyon

Cher François Sapy,

 

Nous ne nous connaissons pas beaucoup, mais quelle mouche à miel a bien pu vous piquer pour écrire, dans votre dernier édito, autant d’âneries en si peu de mots ? Quelqu’un vous a donc dit « que j’aurais dit », « en  marge d’un discours célébrant une nouvelle expérimentation à base d’abeilles sur la métropole que c’était un chouette truc, parce que pour une fois on parlait d’autre chose que d’économie ». Et vous trouvez ça profondément idiot.

Bon déjà, je ne me souviens pas d’avoir prononcé ces paroles. Et par ailleurs, on parle souvent d’autre chose que d’économie, et heureusement !

 

Mais peu importe, puisque vous trouvez ça vraisemblable, je dois donc vous répondre sur le fond !

Tout d’abord, vous faites une erreur quand vous parlez d’une « nouvelle expérimentation à base d’abeilles sur la métropole ». Il s’agissait en fait de la clôture d’un projet qui a duré 5 ans, « urbanbees », qui a consisté à étudier les insectes pollinisateurs en milieu urbain. Il existe en effet des milliers d’espèces d’abeilles (1000 sur le territoire français), qui participent à la pollinisation des plantes. Une seule espèce, l’abeille domestique ou mellifère, produit du miel. L’expérimentation en question étudiait toutes les autres.

Ce travail exceptionnel a été initié sous les auspices de l’Union Européenne par une association locale très dynamique, Arthropologia, en coopération avec l’Institut National de la Recherche Agronomique (l’INRA). Je vous invite à le découvrir sur le site web http://www.urbanbees.eu/, comme des milliers de grands lyonnais l’ont découvert grâce aux visites des 16 sites où ont été installés des spirales à plantes aromatiques ou des « hôtels » à insectes.

Grâce à Arthropologia et à l’INRA, l’Union Européenne a choisi la Métropole Lyonnaise comme lieu d’innovation pour proposer les résultats à toutes les villes européennes. Ce programme a aussi beaucoup fait parler de Lyon à l’étranger, mais La Tribune de Lyon ne s’y est pas vraiment intéressée, ce que je regrette.

Oui mais bon, selon vous : «les petites abeilles qui bourdonnent on s’en fiche un peu. En revanche, le jour où il n’y en aura plus, cela mettra en péril l’agriculture mondiale. C’est donc un problème fondamentalement économique ».

Là cher François Sapy, nous avons effectivement une très grosse différence d’appréciation.

Non, les « petites abeilles », on ne s’en fout pas ! La nature a une valeur en soi, qui ne se réduit pas à sa valeur économique. D’ailleurs, si on pose que la nature, les plantes, les animaux, les écosystèmes  n’ont de valeur qu’économique, on finit logiquement le raisonnement en concluant que l’objectif de la vie est de s’enrichir ou de consommer. Ce n’est pas ma manière de voir les choses. Et en détruisant la vie sur terre, l’humanité finit par détruire les conditions de sa propre survie. Et c’est ça qui est, à mon avis, complètement idiot !

Pour approfondir, nous vivons un moment historique où pour la première fois dans l’histoire de l’humanité la majorité des humains vivent en ville. Et pour assurer la survie de l’humanité, il faut transformer nos villes et faire rentrer la nature à l’intérieur. Urbanbees n’est que l’un des projets que nous avons lancés. Protection des espaces naturels et agricoles (PENAP), recensement exhaustif de la biodiversité sauvage dans le Grand Lyon, (nous sommes la première agglomération européenne à avoir conduit ce travail), travail sur les continuités écologiques, les « corridors écologiques » (travail de grande qualité réalisé par l’agence d’urbanisme et les associations) etc. Tous ces sujets feraient sans doute de beaux articles dans la tribune de Lyon, si votre journal daignait s’y intéresser.

 

Oui mais bon, et l’économie dans tout ça, puisque vous me reprochez de l’ignorer ?

C’est amusant d’ailleurs, le lien que vous faites entre les abeilles et l’économie. Depuis la « fable des abeilles » écrite par Bernard de Mandeville en 1714, les abeilles ont été instrumentalisées par beaucoup d’économistes. L’économiste  Friedrich Hayek, qui est encore la bible des ultra-libéraux y voyait une apologie du libéralisme, tandis que JM Keynes y voyait une explication de la nécessité de l’intervention publique dans l’économie. Comme d’habitude, chacun voit dans la nature ce qu’il a envie d’y voir et surtout ce qui appuie sa théorie : concurrence et lutte pour la survie pour Darwin (ce qui a donné quelques-unes des monstruosités politiques du 20ème siècle) ou coopération pour l’anarchiste Kropotkine et ses nombreux successeurs.

 

Mais, et c’est sans doute ce que vous avez voulu dire – parce que vos propos ne sont pas d’une clarté limpide – c’est qu’opposer économie et écologie serait une erreur. Là, je suis d’accord avec vous. Mais pas pour les mêmes raisons.

Vous pensez que l’écologie ne doit pas brider l’économie – et vous soutenez par exemple ce projet complètement idiot de nouvelle autoroute A45 entre Lyon et Saint-Etienne. Moi,  je pense que l’économie doit intégrer les limites matérielles de la planète, l’épuisement de la capacité d’absorption et de recyclage des déchets par la biosphère et le caractère non renouvelable des ressources. Vous êtes aussi sans doute ravi que Dassault aviation vende enfin son avion, le Rafale, à un gouvernement qui met les athées en prison pour « insulte aux religions ». Moi pas. L’économie, la croissance et l’emploi ne justifient pas tout.

La croissance justement. Beaucoup de responsables politiques, qui se sont intellectuellement construits pendant les « 30 glorieuses », pensent encore qu’elle est l’alpha et l’oméga de toute politique. Et que dans une situation de crise, la croissance est nécessaire pour résorber la pauvreté. Cela semble être votre cas.

Pourtant, les travaux d’économistes démontrant l’erreur de ce raisonnement se multiplient. Je vous recommande notamment les travaux de Tim Jackson (« prospérité sans croissance »), ou en France d’Eloi Laurent ou encore de Gaël Giraud. Peut-être qu’une mise à jour de votre pensée économique est nécessaire, non ?

 

Et concrètement ?

Là, je sais, vous êtes en train de penser, « ce type vit dans la théorie, mais en pratique il est dangereux pour préserver le tissu industriel de notre agglomération ».

Là encore, regardez concrètement ce qui se passe dans notre métropole. L’an dernier, un de vos confrères avait chiffré à au moins 600 millions d’euros le montant des investissements déclenchés par le plan climat-énergie dont j’ai la responsabilité : réseaux électriques intelligents (« smartgrids »), nouvelle usine/laboratoire de production de biogaz (projet Gaya), ou préfiguration de l’usine de demain (projet IDEEL) dans la vallée de la chimie, investissements dans les réseaux de chaleur, dans les transports « doux » ou innovation dans les motorisations. Et ce n’est qu’un début : la réhabilitation thermique des logements est une nécessité tant écologique que sociale, et représente un chiffre d’affaire à réaliser de plusieurs milliards d’euros d’ici 2020.

Et ça continue : savez-vous  que Solvay et la Caisse des Dépôts « Climat » (filiale de la CDC) vont investir près de 30 millions d’euros dans la vallée de la chimie pour améliorer l’efficacité énergétique de l’entreprise (votre confrère Les Echos, mieux informé, s’en est fait l’écho dans ses colonnes la semaine dernière). Connaissez-vous le projet Hiway qui regroupe des entreprises comme la CNR ou l’Air liquide ou La Poste et une start-up comme Symbio-Cell autour de la motorisation à hydrogène ?

Tous ces projets pourraient aussi faire de beaux articles pour La Tribune de Lyon, non ?

Il faut une vision partagée de l’avenir pour tirer notre agglomération vers le haut. La transition écologique nous offre un cadre qui allie responsabilité, dynamisme et solidarité. Et c’est pour moi une fierté de constater que le plan-climat énergie du Grand Lyon est aujourd’hui un facteur de dynamisme économique pour notre métropole. Et nous sommes en train de tenir nos objectifs climat (de manière contrastée : nous sommes en avance sur les objectifs transports et en retard sur les objectifs d’isolation des logements).

Des industriels lyonnais m’ont personnellement dit : « on a tous compris la nécessité d’une transition écologique, et de toutes façons la sobriété énergétique est une nécessité pour nous en terme de compétitivité. Sinon, nous serons délocalisés. Mais il faut que le politique nous donne le cadre et l’impulsion. » C’est cette demande qui a été à l’origine de la conférence locale énergie climat que j’anime. Et ça fonctionne. À tel point que j’ai moi-même du mal à connaître tous les projets !

D’autres enjeux nous attendent pour ce mandat, puisque Gérard Collomb m’a confié la responsabilité de concevoir et de mettre en œuvre une politique agricole pour notre agglomération. Là encore, la conciliation entre une activité économique importante (et en difficulté réelle), la préservation de la biodiversité, des milieux naturels et de la santé, tant des agriculteurs que des consommateurs, est un défi que j’aborde avec envie et enthousiasme, et avec quelques idées…

 

Pour conclure, pour vous éviter, à la Tribune de Lyon, d’être au journalisme ce que Carla Bruni est à la musique (« quelqu’un m’a dit »…), je vous invite à déjeuner un jour de votre choix pour parler directement et sans intermédiaire, d’économie, de politique, de journalisme aussi et même un peu de la vie si vous voulez !

 

 

Bien à vous,

 

Bruno Charles

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