Réalités et imaginaires de la transition énergétique

[intervention faite à l’occasion d’une table ronde organisée par l’association Hespul]

Le sujet qui nous réunit aujourd’hui est à mon avis l’une des questions les plus importantes à laquelle doit répondre le mouvement écologiste. Dans un monde aux ressources limitées, la transition énergétique est une nécessité tout autant pour que les générations futures aient accès à un confort au moins égal au nôtre, mais aussi que pour que tous nos contemporains ait accès à un confort de vie suffisant. Avec 12 millions de personnes en situation de précarité énergétique, c’est un Français sur cinq qui est touché, preuve que le système énergétique actuel non seulement consomme les ressources non renouvelables dont seront privées les générations futures mais ne répond même pas à l’objectif pour lequel il a été créé de fournir à chacun suffisamment d’énergie pour vivre.

Or, cette transition énergétique, nous ne la voyons pas arriver. Pire même, la puissance des lobbies semble tétaniser la société, et les différents référendums ou consultations publiques ne tournent pas à l’avantage de la transition. Il faut donc nous poser la question : pourquoi, alors que les faits viennent l’un après l’autre confirmer la nécessité d’une transition énergétique, nous n’arrivons pas à en convaincre la société et donc à faire de la transition une réalité.

Et cela ne date pas d’aujourd’hui : lorsque à la fin des années 80 du siècle dernier je me suis engagé dans le mouvement écologiste, un petit livret était distribué par le parti les Verts qui s’intitulait « les idées vraies finissent toujours par s’imposer ». Et depuis 40 ans, les écologistes ne cessent d’argumenter dans le vide, en désespérant de ne pas être suivis et de voir la situation écologique du globe s’aggraver de plus en plus.

La raison principale de cette situation vient à mon avis du manque de formation et de culture historique et politique du mouvement écologiste. La politique n’est pas l’art de la raison, mais l’art de la persuasion et de la création d’identités collectives. Dans le monde politique, ce sont les mots qui créent la réalité. Et les mots renvoient à des imaginaires, à des émotions voire malheureusement à des pulsions.

Pour convaincre, il faut faire appel à des imaginaires, il faut même créer un imaginaire collectif. Il ne suffit pas, comme les écologistes s’entêtent à le faire, à se contenter de parler à la raison. Les dictateurs le savent depuis longtemps, et avec le développement des médias de masse au XXe siècle, l’art de la propagande s’est largement développé. Plusieurs auteurs ont marqué cette pensée : la « psychologie des foules » de Gustave le Bon était paraît-il un des livres préférés de Goebbels, le ministre nazi de la propagande ou encore « l’art de la manipulation des foules en démocratie » d’Edward Bernays, le neveu de Sigmund Freud. Bernays a travaillé tant avec des publicitaires qu’avec la CIA, pour renverser des régimes en Amérique Latine.

Or, l’imaginaire que véhiculent les écologistes est négatif : nous sommes les annonciateurs de mauvaises nouvelles : l’épuisement des ressources non renouvelables, le dépassement de la capacité de la biosphère à recycler nos rejets ou encore l’augmentation du nombre de maladies dues à des causes environnementales c’est-à-dire dues aux pollutions dont nous sommes nous-mêmes responsables. L’idée se répand que l’épuisement des ressources et la dégradation de la planète feront que nous vivrons moins bien que nos parents. Cette idée négative est extrêmement répandue chez les jeunes. À plusieurs reprises lors d’interventions dans des écoles, notamment dans des écoles d’ingénieur.e.s, j’ai entendu des jeunes d’une vingtaine d’années me dire : « vous avez raison, et j’en veux énormément à la génération de mes parents et de mes grands-parents qui ont gaspillé les ressources et qui nous laissent les pollutions ». Et depuis l’Antiquité, on sait ce que l’on fait aux porteurs de mauvaises nouvelles…
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Et pour éviter l’effondrement, le mantra des écologistes c’est la « sobriété ». La sobriété, c’est un idéal philosophique depuis l’Antiquité, mais ça ne fait pas franchement rêver. Je suis sûr que quand vous étiez jeunes, vous ne rêviez pas de sobriété !

Alors, si nous voulons réunir nos concitoyens il faut changer de méthode : il faut abandonner le rôle de porteur de mauvaises nouvelles et proposer un projet de société concret, qui donne envie et fierté. Et ce travail, nous ne l’avons pas encore fait.

Alors je vais écouter attentivement nos intervenants, mais avant je vais vous donner les quelques idées que j’utilise, dont je suis bien convaincu qu’elles ne sont pas encore suffisantes. Pour moi en effet, la transition écologique est devenue la condition nécessaire du maintien de l’idéal républicain.

Prenons les valeurs accrochées au fronton de nos mairies :

– l’égalité tout d’abord. Dans un monde aux ressources limitées et dont la population augmente, soit on organise la répartition des ressources pour que chacun dispose d’assez pour mener une vie digne, soit on assistera à la captation des ressources par un petit nombre et à la précarisation et même la paupérisation de la plus grande partie de la population. Avec 12 millions de personnes en France en situation de précarité énergétique, ce phénomène a déjà commencé. En réalité, nous avons le choix entre sobriété et pauvreté. Pour que l’égalité républicaine et la dignité aient encore un sens, nous avons besoin de transition énergétique vers la sobriété.

– la liberté ensuite : jusqu’à aujourd’hui l’organisation concrète de la liberté d’aller et venir reposait sur le système automobile, sur la construction de routes et d’autoroutes et la possession par chacun d’une ou plusieurs automobiles. Demain, le maintien de la liberté d’aller et venir pour le plus grand nombre ne sera assuré que par un système de déplacements collectifs sobre utilisant des ressources renouvelables et décarbonées. Donc la transition énergétique est nécessaire au maintien de la liberté.

– la fraternité enfin : dans un monde où les guerres pour la maîtrise des ressources sont quotidiennes, la transition énergétique est nécessaire à la construction d’un monde en paix.

Dans un album assez ancien, celui qui contient la magnifique chanson « mistral gagnant » le chanteur Renaud avait créé une expression fulgurante : il se disait « fatigué d’être responsable anonyme de tout le sang versé ». Notre mode de vie est responsable du désordre du monde. Ce désordre, ces guerres, ces crimes, nous les avons longtemps contenues aux marges de nos sociétés. Aujourd’hui, par le réchauffement climatique, la crise des réfugiés, le terrorisme … les désordres que nous avons créés débordent dans notre pays. Alors si nous voulons cesser d’être responsables anonymes de tout le sang versé, conscients mais lâches, nous avons besoin de la transition énergétique.

Mais là encore, ce sont des images bien négatives que je convoque. Alors nous devons faire un effort d’imagination, et ce soir je serai tout ouïe.

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