Nucléaire ou pouvoir d’achat et lutte contre la précarité, il faudra choisir !

Depuis quelques semaines, le débat sur l’avenir énergétique de notre pays a pris la forme d’un rapport de force brutal entre écologistes et parti socialiste. Imposer la sortie du nucléaire pour les uns, ne pas avoir un pistolet sur la tempe pour les autres. La polémique autour de l’outil de production – nucléaire ou pas – et le rapport de force électoral ont pris le pas sur l’analyse des impacts sociaux, économiques et donc politiques du nouveau paysage énergétique. C’est la plus mauvaise manière d’entrer dans le débat.

La sortie ou non du nucléaire, et dans quel délai réaliste, n’est certes pas un débat secondaire, mais les éléments qui doivent éclairer ce choix ne sont plus les mêmes que lors du lancement du premier programme nucléaire français. En effet, l’énergie n’est pas un bien de consommation ordinaire : elle est le support matériel de plusieurs des droits fondamentaux qui sont garantis par la constitution de notre République : droit à un logement digne, liberté de se déplacer, droit à la santé, droit à l’éducation etc. La véritable question que nous devons nous poser est donc : quel est le système énergétique qui permet de garantir à chacun l’accès à ces droits fondamentaux, sans lequel notre conception de la République est vide de sens ? Le système nucléaire le permet-il ?

Or le contexte a considérablement changé depuis le lancement du premier programme nucléaire français. Dans les années 70, les énergies fossiles étaient encore abondantes et bon marché et la capacité d’investissement de l’Etat importante. Les temps ont changé ! le contexte actuel est marqué par deux contraintes fortes : la crise écologique d’une part, raréfaction des énergies fossiles et dépassement de la capacité de l’écosystème planétaire a absorber et recycler ce que l’humanité rejette, et la crise de la dette publique d’autre part, accumulation insoutenable des déficits budgétaires nationaux depuis 30 ans. Au moment de son lancement, la contestation du programme nucléaire portait sur deux points : la sûreté et les risques bien sûr mais aussi la structuration de la société par un système énergétique très centralisé. La tradition française d’organisation de la société par l’État a permis aux zélateurs du nucléaire d’imposer le programme nucléaire civil sans que le Parlement ait son mot à dire. Aujourd’hui, ces questions demeurent et sont malheureusement plus que jamais d’actualité. Three Miles Island, Tchernobyl, Fukuschima, la plupart des grandes puissances nucléaires ont connu un accident majeur. Doit-on continuer à se considérer comme plus intelligent ou plus chanceux ?

Mais la question des conséquences d’un dysfonctionnement du nucléaire doit aujourd’hui être doublée de la question suivante : même quand il fonctionne bien, le nucléaire permet-il de répondre à la situation économique et sociale ? Et la réponse est non. Premier élément : quel que soit le scénario choisi, le prix de l’énergie va augmenter dans des proportions importantes. C’est vrai pour le pétrole, puisque d’après l’Agence Internationale de l’Energie, le « peak oil » a eu lieu en 2006, et que la production va donc baisser tandis que la demande mondiale va continuer à augmenter. C’est vrai aussi pour l’électricité, qu’elle soit d’origine nucléaire compte tenu de l’investissement nécessaire à la relance d’un programme nucléaire, ou d’origine renouvelable, pour la même raison, c’est vrai aussi, mais dans un délai moins bref – pour le gaz.

Or, pendant que le prix de l’énergie flambe, le revenu des français stagne. Une étude du Crédoc a démontré qu’entre 1979 et 2005, la part des dépenses contraintes (essentiellement loyer et dépenses énergétiques liées au logement, hors déplacements donc) dans le revenu des 20% de français les plus modestes est passée de 24% à 48 %. Et la tendance s’est accélérée de 2005 à 2011. Localement, dans le cadre du plan climat du Grand Lyon, nous avons réalisé une étude sur la précarité énergétique et la vulnérabilité des ménages de l’agglomération lyonnaise. En prenant des critères très restrictifs, et donc en sous-évaluant la réalité, nous obtenons 20% de la population qui seront fortement impactés par l’évolution du prix de l’énergie. Déjà, un nombre important de ménages ne peut plus payer sa note de chauffage en hiver. Les aides sociales sont fortement sollicitées et beaucoup de foyers ne se chauffent pas correctement. Et lorsqu’on ne peut plus bénéficier d’un logement avec un minimum de confort, la spirale de la pauvreté et de l’exclusion est lancée ! Un rapport récemment paru en Grande Bretagne estime que 2700 personnes meurent chaque année des suites de la précarité énergétique, notamment de maladies telles que des infections respiratoires ou des problèmes cardiovasculaires. Nous n’avons pas d’études disponibles pour la France mais nul doute que les chiffres sont d’une ampleur comparable. L’enjeu du débat sur l’énergie dépasse donc la question de l’outil, nucléaire ou pas. Il est d’abord celui de l’impact social du passage d’une énergie abondante et bon marché à une énergie rare et chère. L’urgence sociale est de bâtir un véritable « plan Marshall » pour l’isolation des logements.

Mais, deuxième élément, avons-nous les moyens de mener de front une politique de maîtrise de l’énergie d’une part et de relance du nucléaire d’autre part ? L’étendue du déficit public et de la dette de l’État imposent de répondre négativement. Certes, les dépenses liées à l’isolation des logements sont le plus souvent privées – sauf dans le logement social. Mais nous savons aussi que faute d’une incitation publique forte, nous ne réussirons pas à déclencher les décisions d’effectuer des travaux, notamment dans les copropriétés. D’autant que les copropriétaires ont souvent acquis leur logement dans les années 70, sont aujourd’hui retraités et hésitent à investir dans des travaux dont l’amortissement se fait sur 20 ans. Pour la seule agglomération lyonnaise, nous avons évalué a plus de 4 milliards d’euros sur dix ans les fonds à mobiliser pour atteindre les objectifs d’isolation de logements que nous nous sommes fixés dans le cadre du plan climat. Pour l’ensemble du territoire français, il faut sans doute multiplier par 50 ! Sans une action forte de l’Etat, par les aides que par des incitations fiscales pour les propriétaires, aucune collectivité locale n’aura des moyens d’action suffisants et la facture énergétique va siphoner les revenus des ménages.

De son côté, le coût de la relance d’un nouveau programme nucléaire est difficile à chiffrer : le réacteur de nouvelle génération, l’EPR de Flamanville devait coûter moins de 2 milliards d’euros. Plus de 6 ont déjà été dépensés et ce n’est pas fini. Idem pour l’EPR construit par AREVA en Finlande qui accumule les retards et les surcoûts. Aucun investisseur privé n’est prêt à investir dans le nucléaire. Certains grands groupes, qui l’avaient envisagé, se sont empressés de se désengager. Aucun assureur n’accepte aujourd’hui d’assurer le risque nucléaire, a fortiori après Fukuschima. Bref, l’énergie nucléaire ne sera pas bon marché et ne permettra pas de répondre à la précarité énergétique.

Au-delà même des questions posées par la technologie nucléaire – risques, déchets – il faudra choisir entre combattre la précarité sociale, limiter le déficit de l’État et relancer le programme nucléaire. Ajoutons, en ces temps de crise de la dette publique, qu’investir dans la maîtrise de la demande énergétique ou dans les énergies renouvelables, c’est laisser une rente à nos enfants, puisque que les investissements réalisés ont une vie plus longue que la durée de leur amortissement comptable : une éolienne ou un panneau photovoltaïque continuent à produire de l’électricité après avoir été entièrement payés, et un immeuble reste isolé après que les travaux et l’emprunt nécessaire aient été intégralement remboursés. Au contraire, le nucléaire laisse des dettes à nos enfants – même quand il a fonctionné sans accident : le démantèlement des centrales a un coût quasi impossible à évaluer, et les déchets devront être surveillés pendant des milliers d’années. Ajoutons aussi que l’investissement dans le bâtiment et dans les énergies renouvelables est beaucoup plus riche en emploi qualifiés et non délocalisables, et donc en recettes fiscales pour l’État. Les études menées par l’association Négawatt l’ont montré sans contestation possible.

En conclusion, imaginons une victoire de la gauche en 2012, tant aux présidentielles que, plus important encore, aux législatives. La gauche tiendra pour le première fois tous les leviers, assemblée nationale, sénat, collectivités territoriales. Que se passera-t-il si, faute d’un diagnostic adéquat de la situation, une grande partie de français voit ses revenus réels diminuer et se sent basculer dans la pauvreté ? Pas besoin d’être très malin pour voir que les populistes de tous poils n’attendent que ça ! En ce sens, c’est clair, la question est avant tout politique !

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