Mieux vaut des cons qui courent plutôt que des citoyens qui réfléchissent ! Surtout s’ils sont pauvres !

(ce texte date de 2010, où le gouvernement de l’époque voulait supprimer le CAPES de langues anciennes. Le débat rebondit aujourd’hui – http://focuscampus.blog.lemonde.fr/2015/04/04/labandon-progressif-du-latin-et-du-grec-un-contresens-majeur/# alors je le republie !)

Sans la protestation d’enseignants, le projet d’abandon progressif de l’enseignement des langues anciennes, latin et grec ancien, serait passé inaperçu. Mais à quoi sert donc l’enseignement des langues anciennes dans l’école publique, spécialement pour les enfants de pauvres, pardon de classes populaires, dont la préoccupation essentielle est de trouver un emploi ? A-t-on besoin d’étudier le latin ou le grec pour être vendeuse, ou au mieux commerciale, ou mécano, ou boulanger ?

Fils d’ouvrier, j’ai étudié le grec ancien dans mon collège « populaire », prolo si vous préférez, puis au lycée. Et je peux témoigner que cet apprentissage, en plus de vous donner une meilleure compréhension de la langue française, est une porte ouverte vers les textes fondateurs de notre civilisation occidentale, vers l’acquisition d’une culture classique. C’est même la seule pour beaucoup, pour qui l’environnement familial n’y donne pas accès.

Mais à quoi sert de donner une culture générale aux gosses des pauvres ? Et bien si l’accès à la citoyenneté passe par la compréhension du monde où nous vivons ensemble, cela passe par l’étude des auteurs classiques. S’ils sont lus depuis des centaines voire des milliers d’années, c’est qu’ils ont apporté une contribution importante à notre civilisation, c’est à dire à notre façon de construire ce vivre ensemble !

Je ne me fais pas de souci pour les gosses de riches, qui certes n’y sont pour rien : les écoles privées notamment catholiques continueront à enseigner ces matières afin de donner une culture générale aux enfants plus favorisés. Et comme la sélection pour l’accès aux grandes écoles passe par la culture générale, nul doute que le nombre de fils d’ouvrier dans les grandes écoles va encore diminuer.

Mais qui veut de la mobilité sociale ? Chacun doit rester à sa place ! Enfant de l’école publique, devrais-je mettre ma fille à l’école privée pour lui permettre d’acquérir une culture générale et une formation solide ?

Je voudrais ajouter un retour d’expérience personnel. Puisque une partie importante des classes populaires sont enfants et petits-enfants d’immigrés maghrébins, parler de la culture antique à ces enfants, c’est découvrir que beaucoup de légendes grecques ou romaines ont leur équivalent dans la culture maghrébine. C’est apprendre que nous vivions dans un monde commun avant que le Christianisme puis l’Islam ne nous séparent. Que l’on pense seulement à l’Odyssée d’Homère et aux lieux que le poète grec met en scène ! C’est aujourd’hui fondamental alors qu’on ne met l’accent que sur ce qui nous sépare, qu’une vision communautariste et raciste du monde nous est imposée de partout.

Alors, quelle vision de l’école pour les pauvres ? Le gouvernement a répondu en créant des collèges à horaire aménagés : cours le matin et sport tous les après-midi. Pourquoi seulement du sport et pas des activités culturelles et des pratiques artistiques ? Ca me paraît clair : mieux vaut des cons qui courent que des citoyens qui réfléchissent ! Faudrait tout de même pas remplir les cerveaux de nos pauvres, comment TF1 pourrait-elle vendre de l’espace de cerveau disponible à Coca-cola ?

Pour le gouvernement de Nicolas Sarkozy, les pauvres, et ils sont de plus en plus nombreux, se gouvernent par la discipline et la crainte – et on multiplie les lois répressives ; s’occupent par les jeux et paris sportifs, et on multiplie le sport à la télé, on autorise la multiplication des sociétés de paris en ligne, véritable appel d’air pour la mafia ; et pour « tenir » tout ça, on renvoie chacun à sa supposée communauté d’origine, structurée par sa religion.

Nous assistons à la concrétisation politique d’une pensée ultra-réactionnaire bien définie au 19ème siècle par un Joseph de Maistre. C’est à dire à un combat permanent contre l’idée et les acquis de notre République. Liberté, Égalité, Fraternité méritent-ils d’être encore d’être au fronton de nos mairies ? Oui, comme une devise de combat plus que comme un constat !

Pour ma part je veux faire mien un principe sans âge :

fiat justitia, et pereat mundus

Le gouvernement ferait bien de le méditer !

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