Les racines des racines chrétiennes de l’Europe

C’est déjà l’une des rengaines de la droite et de l’extrême droite, et ça le sera jusqu’à l’élection présidentielle de 2017. L’Europe, et donc la France, se définit par ses « racines chrétiennes ». François Fillon ou Laurent Wauquiez, entre autres, le répètent déjà à l’envi, histoire de récupérer les votes d’extrême droite. Évidemment, l’enjeu est, au nom de « l’identité chrétienne » de la France, de marginaliser les musulmans français et de fermer nos frontières aux réfugiés de Syrie et d’ailleurs.

Personnellement je crois pas à cette histoire des « racines chrétiennes de l’Europe ». D’abord parce que les êtres humains n’ont pas de « racines », ils ont une histoire. Et cette histoire est toujours faite de croisements, de hasards, de métissages. Et d’ailleurs si l’on voulait vraiment comparer l’Europe à un arbre, le christianisme en serait une des branches, certes une branche importante, mais certainement pas la seule.

Mais à ceux qui revendiquent ces « racines chrétiennes », on peut réclamer de la cohérence. Et d’accueillir avec bienveillance ceux qui viennent des premiers pays chrétiens de l’histoire et qui fuient la barbarie. L’histoire du christianisme leur en fait l’obligation.

J’étais il y a quelques mois sur la côte ouest de la Turquie, dans la ville d’Izmir. Et là-bas, le débat sur les racines chrétiennes de l’Europe prend une autre tournure.

Tombeau de Saint Jean l’évangéliste à Ephèse crédit photo Bernard Gagnon (cc BY-SA)

A quelques dizaines de kilomètres au sud d’Izmir, une ville a eu une grande importance dans l’histoire de la chrétienté, Éphèse. Selon la tradition, c’est à Éphèse que Saint-Jean et la vierge Marie se sont réfugiés après la crucifixion de Jésus. Le tombeau de l’apôtre y est situé et une tradition situe à quelques kilomètres d’Éphèse la maison où la vierge Marie aurait vécu les dernières années de sa vie. Saint-Paul a également vécu dans cette ville, avant d’en être chassé pour avoir essayé d’empêcher les potiers de réaliser et de vendre des statuettes à l’effigie d’Artémis, la déesse grecque à laquelle la cité était dédiée. Il semble bien que si on cherche les racines de « l’Europe chrétienne », il faille les chercher du côté de la Turquie !

Allons plus loin : on trouve dans le monde méditerranéen la plupart des personnages dont l’importance a été considérable, fondamentale même, pour l’histoire chrétienne. Sans être exhaustifs, prenons quelques exemples :

– Saint Augustin, l’un des quatre « Pères de l’église », est né et mort à Hippone, c’est-à-dire Annaba en Algérie. Il était d’origine berbère.

– Saint Athanase, celui qui au quatrième siècle a imposé la vision d’un Jésus Christ de nature divine et non pas humaine, dans la querelle dite de l’  « arianisme » qui a enflammé l’empire romain vieillissant, était d’Alexandrie c’est-à-dire du machrek.

En réalité les racines chrétiennes de l’Europe, outre bien sûr la Palestine, sont en Turquie, dans le Maghreb et le Maschrek ! C’est-à-dire dans le monde méditerranéen dans son ensemble.

Ce n’est pas seulement vrai du point de vue historique et géographique. C’est également important d’un point de vue spirituel. Les Pères de l’Église se sont battus contre le « paganisme » des gaulois. Le cas de Saint-Augustin est emblématique : Saint-Augustin transpose la philosophie platonicienne dans la chrétienté, et pose des catégories dans lesquelles nous pensons toujours. Il « christianise » la philosophie platonicienne.

Les théoriciens nazis avaient d’ailleurs parfaitement compris l’incompatibilité entre la pensée chrétienne et un imaginaire racial : ils ont fondé leur imaginaire raciste et inégalitaire sur une caricature de culture nordique. Il y a donc une contradiction entre revendiquer les racines chrétiennes de l’Europe et se revendiquer comme « gaulois », comme le fait une certain extrême droite.

Alors quand on est au bord de la mer Égée, on observe douloureusement le présent : comment les pays qui revendiquent « leurs racines chrétiennes » peuvent laisser mourir en détournant les yeux 17 000 enfants, femmes et hommes, noyés dans la mer Méditerranée pour avoir essayé de fuir la guerre et les massacres ?

3 Réponses

  1. GLEIZAL dit :

    Je pense que ce qui intéresse le plus les partis de droite, c’est l’image d’un christianisme uni. Or ce n’est pas le cas. Tu as bien souligné qu’il y avait de multiples communautés chrétiennes dans le bassin méditerranéen. Cependant, je pense qu’il faut plus insister sur la diversité des mouvements chrétiens au cours de l’histoire et actuellement. Enfin ne pas parler des communautés juives de la Diaspora (présentes avant le 1er siècle) dans le bassin méditerranéen à partir desquelles se sont formées certaines communautés chrétiennes, c’est faire un oubli historique majeur. Ce n’est pas uniquement » une christianisation de la philosophie platonicienne ».

  2. BrunoCharles dit :

    Bonjour,
    je connais moins bien l’histoire des communautés juives de la diaspora, alors difficile pour moi d’en parler. Par contre étudier l’histoire des religions, qui est évidemment une partie de notre histoire est fondamental pour éviter les récupérations abusives et en générale fascisantes !
    Quant aux liens entre philosophie platonicienne et religion chrétienne, les travaux d’historiens et de philosophes sont nombreux et montrent le rôle clé de Saint-Augustin.
    À ta disposition pour en discuter, avec plaisir !
    Bruno

  3. GLEIZAL dit :

    Merci, pour cette réponse claire et précise. Je ne suis pas un spécialiste de l’histoire du christianisme, mais il se trouve que j’ai lu récemment un cours sur le christianisme antique. Mes intentions ne sont pas de me lancer dans des polémiques infinis sur l’origine du christianisme avec toi. Sachant que ma propre religion c’est La PHYSIQUE. En effet j’estime que tu as le grand mérite d’avoir abordé de façon intéressante et courageuse ce thème. Cependant, je veux attirer ton attention (à partir du cours que j’ai lu) sur les éléments qui peuvent provoquer des polémiques avec des personnes moins bien intentionnées.
    D’une part le premier risque de polémique est lorsque tu écris à Etienne : »les premières communautés chrétiennes de l’histoire ». Il peut y avoir discussion sur le mot chrétien. Ce mot est apparu pour la première fois en 40 dans des écrits de Paul. Alors comment considérer les premières communautés de Judée formées au cours de la vie de Jésus (de Jacques et aussi celle d’Etienne)qui se référaient au Christ mais se pensaient encore juifs.
    D’autre part, même si je ne connais pas bien le rôle de St Augustin, ta présentation peut donner l’impression d’un christianisme primitif (une source unique: alors que la source d’une certaine façon c’est le judaïme élargit à l’universalisme) qui cache la multitudes des divers mouvements de chrétiens à l’époque mais aussi maintenant.
    Pour terminer, bien d’accord pour en discuter, surtout pour le raccorder à la politique.
    P.S: je pense que tu sais que je suis adhérent de EELV.

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