Fin du statut, fin de la valeur travail ?

Ce texte n’a pas pour objectif de s’interroger sur le rôle du statut des cheminots dans les difficultés de la SNCF ni de savoir pourquoi une France ruinée au sortir de la seconde guerre mondiale pouvait supporter le coût d’un tel statut alors que la France aujourd’hui, après une croissance des richesses continue depuis 60 ans, ne le pourrait plus.

Il s’agit de savoir si la volonté exprimée par le chef de l’État et le gouvernement de « réhabiliter le travail » est cohérente ou au contraire contradictoire avec leur politique de destruction des statuts professionnels.

Il y a quelques jours, la ministre du travail, Muriel Pénicaud, déclarait par exemple : « l’émancipation par le travail est notre projet de société ». Cette déclaration est dans la droite ligne des propos du président de la République Emmanuel Macron, qui de son côté a affirmé de nombreuses reprises vouloir la réhabiliter le travail, allant jusqu’à affirmer que « le travail est une valeur centrale de la gauche», en ajoutant que «le travail libère, émancipe, sécurise »(JDD 30 août 2015).

Pourtant en s’attaquant aux différents statuts, celui des cheminots après celui de la fonction publique, le gouvernement s’attaque à ce qui concrétise la centralité du travail dans la socialisation des personnes. C’est à dire qu’il détruit la valeur travail. Et au contraire, loin de libérer les humains et de les émanciper, ces réformes vont renvoyer des centaines de milliers de personnes vers une économie de la survie.

I – un désenchantement de la valeur travail

Historiquement, l’acquisition d’un métier, d’un savoir-faire professionnel a été une des clés pour échapper au servage, c’est-à-dire de ne plus dépendre d’un maître ou d’un seigneur. En ce sens c’est incontestable, le travail a libéré et émancipé les individus. Cela a été un élément important de la construction de la liberté individuelle.

L’élaboration de statuts professionnels participe de cette dynamique historique. Le compagnon du devoir, l’artisan, était libre de se déplacer. Son savoir-faire, son statut le libérait de l’attachement à la terre, du servage.

Aujourd’hui, le statut a toujours plusieurs fonctions :

– il est en premier lieu la reconnaissance de l’utilité sociale d’un métier, du sens collectif que l’on donne à son travail. Pour les cheminots, contribuer à la liberté d’aller et venir pour tous, à la sécurité des déplacements. Pour les fonctionnaires, participer à la construction et à la garantie du bien commun. C’est valable aussi pour les médecins, les notaires etc.

– d’autre part il s’agissait bien sûr de donner de la sécurité à la classe ouvrière, à sortir de la précarité et à sécuriser le temps de vie. Et la contrepartie est l’acquisition d’une éthique du métier et la responsabilisation de l’individu.


Acquérir un statut, c’est entrer dans une communauté humaine dotée de droits et de devoirs. En échange de la sécurité du parcours professionnel, l’éthique du métier construit la personne dans des valeurs collectives de responsabilité et d’efficacité. Et le statut professionnel est aussi un statut social. C’est par son travail qu’on « situe » socialement une personne. Il est le marqueur de la centralité de la valeur travail dans la vie des personnes.

Remplacer le statut par le contrat de travail revient à désenchanter la valeur travail, à nier sa fonction centrale dans la socialisation de l’individu. C’est régresser du métier à l’emploi, de la reconnaissance du savoir faire et de l’éthique d’un métier à la prestation de travail interchangeable en échange d’un salaire. Les travailleurs qualifiés ont un métier, c’est-à-dire un ensemble de savoirs et de savoir-faire. Les travailleurs non qualifiés ont un emploi, et sont interchangeables.

En régressant du métier à l’emploi, en passant du statut au contrat, on place au centre du jeu les deux éléments centraux d’un contrat de travail : le lien de subordination et le salaire. On revient à la recherche d’un maître qui puisse nous fournir de quoi survivre : un salaire. Il ne s’agit plus de faire entrer les individus dans une communauté humaine avec son ensemble de droits et de devoirs, de construire des humains/travailleurs/citoyens, mais de réduire les humains à leur force de travail.

Le gouvernement qui veut réhabiliter le travail en détruit ce qui en fait une valeur sociale centrale.

Bien évidemment, les syndicats ont leur part de responsabilité dans cette situation. Lorsque la défense du statut semble primer sur la défense du service public, sur son efficacité, les usagers et l’opinion publique se retournent contre ce qui apparaît comme un privilège. La négociation sociale n’est plus un rapport de force entre un patron, en l’occurrence l’État, et des syndicats, mais un débat politique devant les usagers et l’opinion publique. Faute de l’avoir compris, les syndicats continueront à perdre.

II – un retour à l’esprit de la loi Le Chapelier et du décret d’Allarde

Le secrétaire général de la CFDT, Laurent Berger, note que le gouvernement essaie de supprimer tous les corps intermédiaires entre l’État et les travailleurs (Le Canard Enchaîné du 25 avril 2018). Cette politique n’a en fait rien de nouveau dans notre histoire. Elle constitue un retour à l’esprit de la loi Le Chapelier et du décret d’Allarde de 1791.

Au nom de la liberté du commerce et de l’industrie et de la libre concurrence, la loi Le Chapelier a interdit les organisations ouvrières, notamment les corporations des métiers (donc les « statuts » professionnels), mais également les rassemblements paysans et ouvriers ainsi que le compagnonnage. Il faudra attendre près d’un siècle et la loi Waldeck-Rousseau en 1884 pour que les syndicats ouvriers soient à nouveau autorisés.

Et que s’est-il passé pendant cette période ? La conjonction entre la révolution industrielle et ce cadre légal a engendré le prolétariat, c’est-à-dire la masse des ouvriers qui n’ont que leur force de travail – et non plus leur qualification – à vendre sur le marché.

Quelques décennies plus tard, l’abbé Lacordaire constatait qu’« entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui libère (« qui affranchit ») ». Et Proudhon, Marx et Engels posèrent les bases intellectuelles du mouvement ouvrier.

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, il y a fort à parier que la numérisation de l’économie produise à la fois une concentration du capital et la naissance d’un nouveau prolétariat de petits boulots. C’est ce que dénonce déjà l’économiste Patrick Artus qui note que le progrès technique tire la qualité des emplois vers le bas ‘« La descente en gamme des emplois est impressionnante », (France Info, 5 avril 2018). Il est probable que la destruction des statuts professionnels accélère cette déqualification.

Et, en conséquence, le nombre de travailleurs pauvres, prolétarisés, va sans doute d’exploser. Et notre société prolétarisée aussi…

Une dernière remarque enfin, par quoi va-t-on remplacer le statut ? Par le diplôme … et ce sera pire : on sait le rôle de l’origine sociale dans l’acquisition d’un diplôme. Le diplôme prime sur la compétence réelle. Et la société des diplômes est déjà et sera demain encore plus bloquée et plus inégalitaire que celle des statuts…

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