Copenhague ou l’impossible démocratie mondiale (publié en décembre 2009)

A la veille du sommet Rio+20, les raisons qui ont provoqué l’échec du sommet de Copenhague sont toujours réunies. Alors je re-publie cet article écrit en 2009 avant d’analyser le sommet Rio+20

Le sommet de Copenhague s’annonçait comme un événement sans précédent dans notre histoire humaine : jamais autant de délégations d’autant de pays différents, jamais autant de chefs d’Etats ne se sont rendus dans un même lieu pour une négociation planétaire. La communauté scientifique mondiale a largement contribué à cette dramatisation en alertant l’opinion publique sur le compte à rebours de l’emballement climatique.

Mais les cassandres avaient raison, le «flop» de Copenhague a bien eu lieu. Le sommet s’est terminé sans un véritable accord, laissant les dynamiques climatiques aller vers le bouleversement.

Les problèmes d’organisation ont bien sûr ajouté à l’ambiance. 35 000 accréditations distribuées pour 15 000 places dans le Bella Center, difficile de plus mal prévoir ! 5 à 6 heures d’attente devant le Bella Center dans le froid venteux d’un décembre scandinave, souvent sans pouvoir finalement entrer, une sécurité hypertrophiée et une police qui «casse» les manifestations – pourtant autorisées, en plaçant en détention provisoire des centaines de manifestants , tout cela a contribué a donner une ambiance délétère autour du sommet lui-même.

L’échec annoncé, mais douloureux, de la COP 15 condamne-t-elle l’idée de démocratie mondiale ? Où plutôt, à y regarder de plus près, ne sommes nous pas en train d’assister à la construction d’une nouvelle politique mondiale, marquée par deux phénomènes majeurs :

– la fin de l’affrontement de deux grands blocs vassalisant le reste du monde permet l’émergence d’un véritable débat politique et citoyen mondial.

– l’échec des Etats-Nations à transformer la lutte pour la domination en coopération ouvre des perspectives citoyennes nouvelles, en repensant le lien entre citoyenneté locale et globale.

Le fait principal, c’est tout de même que les Etats du Sud sont aujourd’hui capables de dire non aux pays développés, que les pays émergents (Chine ou Inde) réclament leur dû, leur droit au développement. Le tout petit archipel de Tuvalu, menacé de disparition, mais insignifiant au niveau mondial, a pu bloquer – légitimement – les négociations pendant une journée, chose inimaginable il y a simplement 10 ans. Mais les pays occidentaux ne sont pas aujourd’hui prêts au partage. L’opinion publique et le Sénat américains ne laissent que peu de marge à Barack Obama. Le rechauffement climatique a également bouleversé les représentations politiques : l’Amérique n’est plus le «nouveau monde» mais le «déjà-vieux», sclérosé et calcifié, incapable de remettre en cause son mode de vie et d’évoluer en fonction de la nouvelle donne mondiale. Si l’Europe est plus avancée, elle n’est pas prête à un véritable partage des richesses au niveau mondial, alors même que les inégalités et la pauvreté s’accroissent en son sein.

Bref, la démocratie représentative au niveau mondial est un affrontement d’intérêts égoïstes plutôt que la construction d’un intérêt général mondial partagé. S’il y a un nouvel espace politique mondial et, enfin, une représentation de tous les habitants, il n’y pas encore de conscience politique mondiale.

Le sort réservé aux ONGs à Copenhague est emblématique à ce titre : normalement accréditées, et présentes à chaque négociation internationale, les grandes associations, Amis de la Terre et autres, n’ont pu accéder qu’au compte-goutte au Bella Center. Les ferments d’une citoyenneté mondiale exclus, le plus grand sommet politique de l’histoire n’aura pas été un sommet citoyen mais un sommet des égoïsmes.

Pour autant, jamais l’opinion publique mondiale ne s’est mobilisée à ce point sur une négociation internationale, technique et complexe. Si cette mobilisation n’a pas été suffisante cette fois-ci, les outils de communication nécessaires à la construction d’une conscience politique mondiale sont aujourd’hui en place, notamment grâce au réseau internet. Évidemment, l’excès de communication conduit souvent à une confusion, entretenue par les lobbies, déroutante pour beaucoup. Le pseudo «climategate» en témoigne. Néanmoins, la capacité qu’offre le réseau pour construire une communication globale permet à la société civile de s’organiser et de structurer le débat politique. Le temps du monopole de l’information par les Etats ou par les lobbies économiques est révolu.

Seconde évolution majeure, encore embryonnaire mais fondamentale : la naissance d’une diplomatie des villes. Pour la première fois, les villes sont citées au sein de la conférence comme acteurs-clés de la lutte contre le réchauffement climatique. En parallèle au sommet des États, les villes se sont rencontrées et ont échangé leurs expériences et leurs bonnes pratiques. Dans des contextes aussi différents que Nuuk (Groenland),Mexico, Amsterdam, Abidjan, Djakarta, Los Angeles, Melbourne,Rio de Janeiro, Lyon, petites et grandes villes, une conscience collective est en train de naitre sur la similarité structurelle – dans des contextes différents – des problèmes urbains. 800 villes européennes ont signé la convention des maires contre le réchauffement climatique, en s’engageant à réduire les émissions de leur territoire, et 1000 villes américaines se sont engagées à respecter le protocole de Kyoto en signant le «US mayors agreement fot climate change».

Les villes représentent 50 % de la population mondiale et émettent 75% des émissions de GES. C’est dans les villes que la transformation de nos modes de vie et de production doit se faire. Les dirigeants des grandes villes ont pris conscience qu’il seront en première ligne face aux conséquences humaines du bouleversement climatique, que l’inaction rendra les villes invivables et ingouvernables.

Le grand historien Fernand Braudel a montré qu’une des raisons de l’exceptionnel décollage économique européen entre le 16ème et le 19ème siècle a été l’absence d’unité politique du continent. L’incapacité des États va-t-elle ouvrir la voie à une nouvelle ère pour les villes ? Il est trop tôt pour le dire mais la conscience apparaît. La capacité d’évolution et de transformation des villes mondiales vers des métropoles sobres en énergie et en émission de GES va être le moteur du développement pour au moins une génération. En parallèle, la capacité d’élaboration de nouveaux modes de vie urbains conjuguant sobriété, équité, solidarité en sera le second pilier.

C’est aussi un changement politique majeur, un effacement des nations, incapables de coopération et une refonte du lien entre le global et le local : nous ne pouvons plus nous contenter d’être citoyens d’Etats qui se disputent le monde. Nous devons être citoyens du monde par notre capacité à articuler nos vies locales avec le nouveau contexte global. Au moment où le gouvernement de Nicolas Sarkozy ouvre les égouts d’un débat sur l’identité nationale, Copenhague nous montre qu’il faut conjuguer directement citoyenneté locale et citoyenneté globale. D’autant que là où les Etats pensent une «identité nationale» introuvable et falsificatrice, les villes pensent la pluralité et le vivre ensemble.

Bref, l’échec de Copenhague nous oblige à repenser la politique. Les États ont échoué et échoueront encore. La démocratie représentative construite autour des Etats-Nations et prétendant avoir le monopole de l’intérêt général n’est pas capable de coopération, et nous envoie vers la catastrophe. Le pouvoir a changé de mains : il est dilué entre chacun d’entre nous. Un autre monde est pourtant possible. Nous ne pouvons plus nous abriter derrière la responsabilité de nos gouvernements. Il nous revient donc à nous, simples citoyens ou autorités locales, de l’inventer localement.

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