Comment inventer une alternative à la politique « classique » ?

Voici un texte que je trouve assez lumineux d’Yves Citton, qui est professeur de littérature à Grenoble et dont je trouve les réflexions sur la politique assez passionnantes. Yves Citton commente ici un texte du psychologue Félix Guattari, dont il faut rappeler qu’il a été membre du mouvement écologiste naissant et auteur de plusieurs ouvrages importants comme par exemple « les trois écologies », « qu’est-ce que l’écosophie » et « pour une révolution moléculaire ».

Dans un texte datant de 1973, Félix Guattari opposait deux types de politiques. Un premier type « ne fait que renforcer un système de pensée référentielle » : on théorise le ou la politique, on se situe entre la droite et la gauche, on prend position « pour » ou « contre » ceci ou cela au sein d’alternatives binaires, on signe (ou non) une pétition ; on milite où on vote pour un(e) candidat(e) qui, dans le meilleur des cas, ce sera fendu(e) d’un programme ; on débat des différents points de ce programme.

Ce premier type, qui régit aujourd’hui la politique de la représentation, repose sur une formule imaginaire fondatrice : « imaginons que nous parviendrons au gouvernement ; que faire ? » Ce « que faire » ? se conjugue à la fois au futur (que faire demain ?), a l’irréel (que pourrionsnous faire si nous parvenions au pouvoir ?) et sur le mode de l’exhortation (que devrions-nous faire alors ?).

Le second type de politique esquissée par Félix Guattari relève d’une politique de l’expérimentation qui se caractérise au contraire par « un retour aux lieux où les choses se passent vraiment. C’est-à-dire ça ne tend pas à proposer quelque chose de nouveau, mais à prendre le pouvoir là où s’effectuent d’ores et déjà ce qui se passe important, de créateur dans n’importe quel domaine. Non pas dire : « il faudrait que », genre conversations de café du commerce, « ah ! Si j’étais au gouvernement, voilà ce que je ferais », mais : « vous êtes déjà au gouvernement. Vous occupez déjà des postes très importants dans la micropolitique du désir ». Seulement, tout le problème, c’est que vous faites une politique tout autre que de libération du désir. Vous faites la politique paranoïaque que vous rencontrez ailleurs et que vous subissez dans l’aliénation ».

La question politique n’est plus ici « que faire (dans l’avenir) ? », Mais « que faisons-nous ? Qu’est-ce qui est déjà en train de se faire ? Où des voies de dépassement des impasses actuelles sont-elles en passe d’être frayées ? ». On court-circuite ainsi toutes les accusations d’utopisme qui ont discrédité les revendications émancipatrices au cours des 30 dernières années, soit parce que l’utopie était caricaturée comme étant la voie royale conduisant à tous les goulags, soit parce qu’on la méprisait au contraire pour son innocence naïve de rêverie irréaliste, sans prise sur la réalité.

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Sans attendre un Grand Soir qui ne viendra pas, que puis-je faire là où je suis ? Agir localement !, disent-ils. Ce n’est pas du ciel éthéré, inaccessible et souvent aveuglant des théories que viendront les solutions à nos maux, mais de l’expérimentation pratique, menée depuis le bas, à partir des comportements et des positions (institutionnelles ou marginales) dont on maîtrise environnement. Compter sur ses propres forces !, disent-ils. En favorisant les pratiques se réclamant de l’autonomie, cette conception moléculaire de la politique a conduit à encapaciter les individus et les collectifs de base aux dépens des grandes organisations de masse, excessivement hiérarchisés et dirigistes (partis, syndicats nationaux).

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Texte d’Yves Citton, extrait de « renverser l’insoutenable » pages 121-122, éditions du seuil, 2012

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