2016, l’année du « Blast » et l’affrontement politique des deux relocalisations

2016, l’année du « Blast »

Avec le recul, nous verrons l’année 2016 comme l’année du « blast ». Cette onde de choc politique qui traverse le continent européen est d’une telle force qu’elle menace de détruire aussi bien la construction européenne que les démocraties. David Cameron en Grande-Bretagne, Matteo Renzi en Italie, François Hollande renonçant devant l’évidence de la débâcle, ont tous trois été emportés par cette lame de fond qu’aucun des trois leaders politiques européens n’a anticipé ni compris.

Ce blast est la manifestation visible de mouvements de fond qui n’ont pas été correctement analysés. Un peu comme les tremblements de terre sont la conséquence en surface de mouvements tectoniques profonds.

Pourtant, si nous observons bien la politique en Europe, une autre élection nous donne les clés d’analyse de l’évolution qui est en cours. L’élection du candidat écologiste en Autriche face à un candidat d’extrême droite a été une bonne nouvelle dans période où elles sont rares. Il me semble pourtant que le soulagement que beaucoup d’Européens ont ressenti nous a masqué l’essentiel.

Je crois que loin d’être un cas exceptionnel, il ne s’agit que de la première occurrence d’une opposition qui va structurer le champ politique dans les années à venir. Il faut d’ailleurs souligner que les deux partis de gauche et de droite classiques battus et éliminés lors du premier tour des élections présidentielles ont refusé de choisir entre l’écologiste et l’extrême droite.

Le point de départ de l’analyse doit être l’effondrement des partis de droite ou de gauche qui structuraient le champ politique en Europe depuis 1945. 2016 est l’aboutissement d’une période historique qui a commencé en 1991 avec l’effondrement du communisme soviétique et qui se referme avec la fin de la sociale-démocratie et de la démocratie-chrétienne.

Concernant l’élection présidentielle autrichienne, on n’a pas assez insisté sur un point commun entre le candidat écologiste et celui d’extrême-droite, point commun qui les sépare des candidats battus dès le premier tour : l’opposition aux projets de traité de libre-échange TAFTA entre les USA et l’Union Européenne ou encore CETA, son petit frère avec la Canada . Le candidat d’extrême droite l’avait expressément écrit dans son programme, tandis que les écologistes au Parlement européen sont le groupe le plus engagé dans l’opposition aux deux projets de traité.

Ce refus du libre-marché transatlantique n’est pas anecdotique, au contraire. Il marque bien évidemment le rejet de la globalisation marchande et financière. Face à la prise de pouvoir de la finance et de la spéculation sur l’économie réelle et l’appauvrissement d’une grande partie de la population, les peuples européens ont arrêté de croire dans « la main invisible du marché » qui transforme les vices privés en vertu publique. En réalité, la main invisible du marché n’a fonctionné que sous le talon de fer de l’État colonial, les pays du Nord exploitant sans vergogne les ressources de la planète.

Plus profondément encore, ce rejet de la globalisation est la manifestation d’une volonté de relocalisation de la politique ainsi qu’un rejet de l’universalisme abstrait commun à la philosophie sous-jacente de la social-démocratie tout autant que de la démocratie chrétienne.

Cet effondrement laisse place à deux modes contradictoires de relocalisation, de reterritorialisation politique, l’un d’extrême droite, identitaire et l’autre écologiste, universaliste. Ces deux modes de relocalisation politique sont en fait deux mouvements opposés :

  • L’extrême droite va du local au global en passant, dans le meilleur des cas, par la nation. L’humain a des « racines », ce qui signifie bien qu’il n’est pas fait pour bouger sans être «déraciné », c’est-à-dire pas complètement lui-même. Pour l’extrême droite, on ne s’échappe jamais de ses origines, du lieu, de la communauté où l’on est né. C’est-à-dire qu’elle ne l’atteint jamais l’universalité : l’inter-national n’est pas l’universel mais le champ de déploiement et de conflits des différents nationalismes. Et pour l’extrême-droite, l’égalité de tous les êtres humains, même lorsque elle est acceptée, ne signifie pas une égalité en droit, puisque ne sont légitimes sur un territoire que celles et ceux qui y sont nés.

  • A l’inverse, l’écologie politique part du global, des problèmes écologiques planétaires pour revenir au local. C’est le célèbre slogan « penser global, agir local ». Mais en voulant aller directement du global au local, le mouvement écologiste ne fait pas toujours l’effort de penser les médiations, les différentes échelles géographiques, les modalités de constitution des identités collectives des groupes humains, la temporalité de l’action et les étapes. En voulant aller trop vite l’écologie politique se dispense à tort d’avoir une pensée du local. Elle se prive ainsi d’une capacité d’action sur la société et le monde réel.

Nous vivons cette période historique d’entre-deux où une évolution profonde est en cours mais par « en bas », sans avoir été pensée. Dans cet interstice ne naissent pas que des monstres, selon la célèbre phrase de Gramsci, mais des formes politiques inabouties. C’est le cas en Espagne avec l’émergence de Podemos, ou encore en Italie avec le mouvement cinq étoiles de Beppe Grillo. Les deux partis se réclament d’une nouvelle forme de « populisme de gauche », adaptant les méthodes utilisées par les populismes de droite à des finalités de gauche.

Ce retour d’une conflictualité politique est un outil sans doute nécessaire pour combattre le « there is no alternative » néolibéral. Mais il ne suffira pas pour donner une direction, un horizon politique. Même si la question est évidemment cruciale, la politique n’est pas simplement une affaire de répartition des richesses. Elle est aussi capacité à montrer une direction, à dessiner un horizon commun. Pendant des décennies, cet horizon commun que nous proposait les politiques reposait sur la croissance économique et la sortie de la pauvreté pour tous. Cette croyance est fanée et se heurte aujourd’hui aux limites écologiques de notre planète.

Contre le mythe de la croissance infinie, nous affirmons que dans un monde aux ressources limitées, nous avons le choix entre transition écologique et sobriété ou appauvrissement du plus grand nombre et aggravation de la crise écologique. Et cette transition vers la sobriété implique un retour vers le local. Utiliser les ressources énergétiques renouvelables et locales, manger des produits locaux et de saison, relocaliser une grande partie de la production, réparer sur place au lieu de jeter etc. Ce retour au local, nous l’organiserons ou nous le subirons. Nous voulons le réenchanter.

Il implique aussi un travail politique de réappropriation de nos histoires et de nos identités. Chaque lieu, chaque région, chaque communauté humaine est porteuse d’une histoire singulière qui contribue à la diversité du monde. Contre l’homogénéisation du monde par le marché globalisé, nous affirmons la beauté de la diversité.

Mais au contraire de l’extrême droite, nous pensons que notre passé n’est pas un cachot où nous sommes enfermés et attachés. Chacun d’entre nous est le produit d’une histoire où le hasard a sa part et cette histoire continue. Et le métissage contribue à l’enrichissement de notre patrimoine commun. Comme l’a joliment écrit le poète portugais Michel Torga, « l’universel c’est le local moins les murs».

Élection après élection, les peuples d’Europe affirment leur rejet de la globalisation et leur volonté de réinscrire leur vie dans leur environnement local. Il y a deux manières de le faire. La seule qui préserve les valeurs républicaines de liberté, d’égalité et de fraternité est l’écologie politique. Il est temps d’en prendre conscience.

5 Réponses

  1. Pierre HEMON dit :

    Que voilà de quoi échanger sur le fond, merci.

    En revanche la sixième ligne du onzième paragraphe mérite une légère retouche : saura tu la découvrir?

  2. Colin dit :

    Pas mal la philosophie de ton texte…
    en revanche tu oublies d’apporter des hypothèses au pourquoi des échanges et donc en quoi l’écologie peut être une réponse pérenne.. et partant déjà avec un déficit qui repose sur la différence entre le stock d’énergie et des matières premières facilement accessibles et l’augmentation de la population mondiale et de son appétit de consommation.
    Donc bonne année 2017, pour continuer de chercher et commencer à trouver.
    Bien à toi. Jean-François Colin.

    • BrunoCharles dit :

      Bonjour Jean-François,
      là ce n’est pas un article mais un livre que tu me demandes !
      D’ailleurs, pas mal de choses ont été déjà écrites sur ces sujets. Mais je m’engage à approfondir ! Et d’ailleurs je pense que nous devrions avoir des lieux pour des discussions de ce type.
      Amitiés
      Bruno

  3. Michel ROUGE dit :

    Je suis assez d’accord avec l’essentiel du développement. Mais il me semble que l’addition des seules initiatives locales, portées par l’ensemble de la classe politique et de nombreux groupes citoyens sans affiliation politique revendiquée, ne suffira pas ni à écrire l’horizon commun qui nous manque tant, ni à combattre les forces de pouvoir qui s’exercent au niveau mondial, économiques, militaires et politiques. La dernière preuve : le refus d’Obama d’intervenir en Syrie après l’emploi des armes chimiques a laissé la place libre aux adeptes de la force que sont la Russie, l’Iran et la Turquie – qui ont gagné la bataille d’Alep en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire.
    Que peut imaginer le mouvement écologiste pour espérer enclencher un mouvement qui puisse aboutir à une gouvernance internationale qui soit plus respectueuse des peuples – et des équilibres écologiques ?

    • BrunoCharles dit :

      Bonjour,
      je suis d’accord avec l’idée que les seules initiatives citoyennes ou locales ne suffiront pas si elles ne sont pas unifiées politiquement pour constituer une réelle force politique et sociale.
      Mais l’un des diagnostics que je porte sur le mouvement écologiste est que l’insuffisance des lieux de débat d’idées et de construction « idéologique », au sens de vision du monde commune nous empêche de nous constituer en force politique réelle. Au moins en France voire en Europe, parce qu’en Amérique latine et même en Afrique la pensée est bien plus dynamique et vivante. Par exemple autour du mouvement de l’écologisme des pauvres portés par des personnalités comme Joan Martinez Alier ou Edouardo Gudynas, qui remet en cause tout autant les politiques de droite du continent sud-américain que les politiques de la gauche »extractive » de Chavez ou Correa.
      Et cette faiblesse doctrinale fait que le parti tourne en rond de manière centrifuge et que les militants élu-es se réfugient dans un discours technicien auquel les citoyens ne comprennent rien !
      Il y a donc je crois des réponses à ta question ( » que peut imaginer le mouvement écologiste…). Ce serait bien de pouvoir en discuter pour regarder au-delà de la prochaine échéance électorale !

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